Depuis l’aube des temps,
l’être humain s’est illustré comme Homme de couleurs, maniant l’outil et la
matière pour révéler l’étendue naturelle de ses nuances. Pour le marchand de
pigments comme pour l’Académie des Arts, des grottes aux musées, les couleurs,
généreuses, se donnent à voir : primaires, secondaires, chaudes, froides,
intenses, contrastées, lumineuses ou sombres ! Du rouge au violet, les sept
couleurs spectrales révélées par le prisme se réduisent à douze sur la palette
du peintre, nombre suffisant pour en générer une infinité. Poudre minérale pour
les uns, simple équation numérique pour les autres, la couleur est omniprésente
sur tous les supports visuels d’ici ou d’ailleurs. Les toiles s’admirent, les
corps et les murs s’habillent, les objets nous attirent. Nous baignons depuis
notre naissance dans un océan coloré dans lequel nous ne saisissons que le bout
de l’iceberg, tant l’immensité immergée des couleurs ne parle qu’à notre
inconscient. Le monde vibre avec une telle intensité chromatique que l’humanité
entière en est hypnotisée, comme si la nature de la couleur était pour nos yeux
ébahis rien de plus qu’une évidence.
L’affaire semblant plus
nuancée, tâchons d’esquisser l’ébauche d’un éclaircissement.
Newton, d’abord, démontre par la physique la décomposition de la lumière
blanche, trace la carte des fréquences visibles, et établit que les couleurs
spectrales ne sont rien de plus que rayonnement et longueur d’onde. Goethe,
ensuite, affirme que la couleur est liée à notre perception subjective, donc
changeante, et que par conséquent la loi physique seule ne suffit pas à définir
sa nature propre. D’autres scientifiques-visionnaires évoquent l’aura, le champ
énergétique de tout corps et son rayonnement lumineux cartographié en au moins
sept niveaux, chacun possédant ses propres caractéristiques et ses couleurs. On
retrouve là l’analogie avec les sept principaux chakras brahmaniques qui, de la
base au sommet du corps humain, répondent à la même constance de vibrations :
rouge puis orangé, jaune, vert, bleu, indigo et enfin blanc-nacré, les sept
couleurs de l’arc en ciel. Pourtant, les variations de nos affects semblent
bouleverser l’équilibre de notre propre champ énergétique au point de laisser
entendre que notre attirance du jour pour la couleur d’un vêtement pourrait
signifier notre besoin de cette fréquence sur notre corps, momentanément
affaibli sur ce plan précis…
Reprenons et essayons
d’éclaircir l’obscurité.
La lumière blanche solaire est mère des couleurs, cela ne fait pas l’ombre d’un
doute. Elle révèle la beauté phénoménale du monde visible, tandis que du point
de vue de l’observateur, l’œil et le cerveau humain perçoivent, ressentent et
jugent inconsciemment la force effective et symbolique des couleurs. De cette
rencontre scientifique et subjective naissent des émotions qui agissent en nous
comme des leviers sur notre état psychique et même physique, d’après la
recherche actuelle en chromatologie. Couleurs de joie, de calme, d’exaltation ou
de tristesse, à chacun ses humeurs et ses besoins du moment.
De son côté, la mode enchaîne les saisons et le ton des tissus s’aligne, tâchant
de créer son incessant et irrésistible effet de désir collectif. Avec autant
d’audace dévoilée, la décoration intérieure de notre habitat s’enlumine de mille
teintes afin de nous vêtir du sol au plafond. Les couleurs sont lâchées et elles
s’expriment tous azimuts.
Le Feng Shui apporte un éclairage supplémentaire à cette réflexion, à savoir la fonction des couleurs
sur les espaces.
Traditionnellement, la symbolique de la couleur jaune exprime la lumière
céleste, l’intelligence, la science et la sagesse universelle auxquels le Feng
Shui reconnaît
des qualités de sociabilité, d’expansion, de concrétisation, l’associe à
l’élément Terre et à trois secteurs spécifiques, le Centre, le Sud-ouest
et le Nord-est.
Pourtant, la couleur en soi ne suffit pas. Une juste démarche Feng Shui dans un
projet de décoration ou d’harmonisation des lieux engage à définir le caractère
de tel ou tel jaune, ocre ou non, de sa tonalité, brillant ou mat, laqué ou
patiné, franc ou pastel, de l’emplacement de cette couleur dans les pièces
adaptées à son usage, et de sa place dans la composition des lieux avec les
autres couleurs en présence. Sachons doser ! Ce jaune n’est-il pas plus
rayonnant et réjouissant quand il contraste avec des tons plus sombres ? Un
jaune trop lumineux dans un espace Yin, calme et relaxant n’est-il pas
contradictoire ? Pensons à une chambre dont les murs seraient peints dans un
jaune vif et satiné : vos nuits ne risquent-elles pas d’être épuisantes,
soumises à ce trop d’éclat ? Réservons plutôt cette option pour un salon si le
cœur vous en dit, et préférons un jaune plus tenu, plus doux pour nous inviter
au repos.
Pour le Feng Shui,
un Rouge peut être chaud, ardent, guerrier, sensuel, passionné ou volontaire, le
caractère expansif et rayonnant qui l’habite trouve sa place dans le palais Sud,
mais dans une juste proportion et la compréhension de ses effets. Car ceux-ci
doivent pouvoir être en accord avec sa nature feu, différemment vécue s’il
s’agit du salon, de la cuisine ou de la chambre à coucher. Une cuisine laquée
rouge de chine peut dynamiser très fortement et générer une formidable activité.
Ce peut correspondre également à un salon qui déborde d’activités.
Une chambre à coucher en revanche appelle un rouge mat, bordeaux, framboise,
voire rose. L’impression doit être chaude mais contenue. Un ton terracotta,
rouge ocre, peut également convenir. Il tempère un peu les ardeurs trop
excitantes du rouge par une nuance terre qui le contrôle.
Le Bleu est donné comme une
couleur froide, symbole de richesse, de prospérité, de sérénité, de
réceptivité, d’inspiration mais aussi de pudeur et d’intériorité. Son placement
est envisagé en premier lieu dans le secteur Nord. Il peut s’appliquer dans des
nuances claires et foncés dans une entrée, un bureau ou un salon par exemple.
Mais dans une chambre d’enfant, il convient d’apporter un soin très particulier
au choix de la teinte car l’eau, auquel est associé le bleu, est un activateur
de l’inconscient, de ce qui est intériorisé. Une teinte claire s’impose alors
pour équilibrer la pièce et générer un sentiment plus serein.
Il en va de même pour chaque
couleur de l’habitat, le marron, le vert, l’orangé et bien d’autres.
Bien plus qu’une stratégie de relooking mural, le Feng Shui aborde la couleur
pour sa fonction première : nourrir le corps de l’habitat avec l’intention de
répondre aux besoins fondamentaux des habitants sur tous les plans de leur vie,
dans le respect de leurs aspirations en la matière, et en conscience de leurs
réticences à l’égard de certaines tonalités.
La légitimité des couleurs
dans nos espaces de vie exige rien de plus que l’adéquation esthétique, les lois
de l’optique, le critère subjectif et des règles simples d’équilibre. Mais,
réjouissons-nous comme le peintre-apprenti devant l’objet de son attention car,
bien que nécessitant études et expériences, l’art subtil de la couleur trouve
depuis toujours une résonnance naturelle à nos yeux, notre cœur et nos mains.
Par Pierre MUSQUIN |